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Le crépuscule du castor

Il est quatorze heures, et j’enfile péniblement ma tenue de camouflage. Je l’ai achetée très récemment, et je vais l’expérimenter pour la troisième fois.


Un troisième essai dans le même secteur que les fois précédentes. Un milieu humide caché dans le creux d’une vallée, au confins d’une forêt mixte qui paraît bien terne en cette fin du mois d’avril.


Il faut dire que le printemps a été plus tardif que l’année précédente, mettant à rude épreuve mon impatience de ressortir profiter des longues soirées d’affût avec des températures clémentes. Un printemps qui, comme à chaque fois au Québec, offre son lot de spectacles en nature.




Euphorie migratoire de nombreuses espèces d’oiseaux. Naissances de bon nombre de mammifères. Mais également cette impression de sortir d’une torpeur hivernale qui, personnellement, m’affecte beaucoup dans le cadre de la photographie en nature.

La dynamique est totalement différente en hiver, surtout quand on essaie de pratiquer cette activité sans l’aide d’applications ou de réseautage pour combler cette envie de poster absolument une photo sur les réseaux sociaux.


Certaines espèces en paient le prix chaque année, notamment les strigidés, dont les images pullulent chaque hiver, démontrant à quel point cette pratique peut créer une pression de production qui va à l’encontre des fondements de base de cette activité.

Mais cet hiver, je l’ai accepté, et j’ai laissé les réseaux et cette pression derrière moi.

Accueillant avec hâte ce printemps pour redécouvrir ce que j’aime le plus : être seul en nature et pouvoir observer ce que la plupart des gens ne voient pas.


C’est donc plein d’enthousiasme que j’avais, au préalable, effectué mon travail de prospection grâce à des images satellites et une visite l’automne dernier, avant que cet endroit ne devienne inaccessible, ou du moins plus compliqué d’accès avec l’hiver.


J’avais observé cette immense hutte de castor qui se dessinait à l’extrémité de ce milieu humide plein de promesses. Durant cette visite automnale, absolument rien ne s’était passé. Mais l’état du barrage et la fraîcheur des entailles aux arbres me faisaient penser, avec certitude, que cet endroit était encore habité par ce fameux rongeur, emblème du pays.


Voire peut-être par plusieurs, étant donné la grosseur de la hutte. Un questionnement que j’acceptais de mettre de côté pour les prochains mois, jusqu’au printemps.

C’est donc aux portes du mois de mai que je reviens profiter de cet endroit pour la troisième fois depuis qu’il est à nouveau accessible.


Et les fois précédentes m’ont permis d’avoir les réponses à mes questionnements, mais également de vivre ce qui sera l’une de mes meilleures soirées d’observation de nature sauvage depuis que je pratique cette activité.


Barrage de castor


C’est donc enjoué et motivé que j’enfile ma combinaison de camouflage pour me replonger une troisième fois dans ce magnifique univers qu’est un étang à castors au moment de la migration printanière. Car oui, ce n’est pas simplement l’idée d’observer ce mammifère qui m’animait en premier lieu, mais toutes les possibilités d’observation qu’offre la richesse de cet écosystème créé de toutes pièces par cet ingénieur trop souvent méprisé qu’est le castor du Canada.

Encore sous le joug des scènes que j’avais observées les dernières fois, j’imagine à nouveau, avec fébrilité, ce couple de Harles couronnés atterrir sur l’eau de l’étang et parader sans se douter de ma présence.


D’un coin de l’oreille, je m’imagine le martin-pêcheur piquer dans l’eau et ressortir avec une grenouille avant de se poser sur une branche. Et mon imagination me fait à nouveau entendre le chant si caractéristique de la grue du Canada, que j’avais observée quelques jours plus tôt en quittant mon affût.


Je me prends à espérer. Et si elle se posait devant moi ce soir ? Me laissant observer son plumage et l’envergure de ses ailes au moment où elle atterrit.

Toutes ces observations des précédentes fois m’ont redonné cette petite flamme qui s’était éteinte durant l’hiver. Alors je fais le nécessaire pour me fondre au maximum dans l’environnement.


Je me place, comme les fois précédentes, derrière le barrage qui se situe à l’extrémité de l’étang, qui à l’origine ne devait être qu’un petit lac ayant subi une eutrophisation naturelle, pour ne devenir qu’un petit ruisseau profond entouré de mousse et de plantes de milieux humides.


En créant ce barrage, les castors ont recréé artificiellement un plan d’eau d’une profondeur leur assurant pérennité et confort dans leur quête de survie et de gestion des ressources.

Car c’est avant tout pour pouvoir survivre quand la glace se forme que les castors s’assurent d’avoir suffisamment de profondeur pour accéder à leur réserve de nourriture.

Je me répète toutes ces choses apprises à l’école, pendant que j’observe le barrage qui paraît inébranlable, retenant d’un bloc une énorme quantité d’eau qui suinte timidement au travers de quelques interstices, ici et là.


Assis face à cette construction, la tête à hauteur de l’eau de l’étang, il me vient une réflexion : et si, par un quelconque événement, le barrage venait à craquer ?

Je serre alors mon équipement photographique, valant plusieurs milliers de dollars, contre moi, comme pour me rassurer. Et je laisse défiler de nombreuses minutes, jusqu’à ce que mon questionnement soit interrompu par une traînée en forme de V sur l’eau.




groupe de castor




Un petit museau se profilant timidement à la surface de l’eau avançait à vive allure vers l’extrémité gauche de l’étang. Puis un autre museau, puis un autre. Au total, trois castors venaient de troubler en quelques instants le miroir de l’eau. Leurs sillons transformaient les reflets des arbres en une bouillie abstraite, et les quelques grenouilles visibles en surface avaient disparu.


L’effectif était incomplet, car durant ma première soirée d’observation, j’avais pu en dénombrer six au total. C’était la première fois que j’en observais autant sur le même plan d’eau.


Soudain, un cri puissant se fit entendre au confins de l’étang. Deux immenses ailes firent leur apparition entre des arbustes rabougris, prirent de l’altitude peu à peu, et s’immobilisèrent d’un trait au sommet d’un vieux mélèze en fin de vie.

Un grand héron. Je sens l’excitation monter. Sa pose est parfaite, et le décor est tellement représentatif du milieu où il aime se tenir.


Je lève mon boîtier et place mon œil dans le viseur. Au même moment, je perçois une forme sombre et floue qui m’obscurcit l’écran de visée. Impossible de déterminer de quoi il s’agit dans l’immédiat.


Je dézoome lentement et réalise, avec stupéfaction, qu’un castor se tient à quelques mètres de moi. Debout, le museau en l’air, il hume une odeur qu’il trouve suspecte. J’arrive à voir très clairement les ondulations de sa moustache.

Malgré la discrétion de mon équipement, c’est bel et bien mon odeur qui aura intrigué ce castor à la curiosité telle que je pensais qu’il allait s’installer sur moi.






Il reprit son chemin dans l’eau sur toute la longueur du barrage. J’avais pu, instinctivement, appuyer sur le déclencheur pour immortaliser la scène. En levant les yeux, je réalisai que le grand héron avait poursuivi sa route.

Mais deux habitants connus étaient, pour une troisième soirée, de retour. Le couple de Harles couronnés apparaissait et disparaissait en zigzaguant entre les arbres morts qui jonchaient l’étang.


Au même moment, un quatrième museau fit son apparition, dans une traînée d’eau qui laissait à présent entrevoir les couleurs du crépuscule.

Le chant des grenouilles reprit, et à toute cette harmonie s’ajouta le cri de la grue du Canada qui passa le long de la cime des arbres à l’extrémité du marais, et disparut aussitôt. Je me sentais chanceux de me tenir au cœur de toute cette vie foisonnante. Quel endroit exceptionnel que cet étang créé de toutes pièces par ce mammifère bien trop souvent qualifié de nuisible.


N’osant plus bouger pour ne pas trahir ma présence, je pensais à la manière de quitter l’endroit sans que la magie du moment ne soit perturbée.

L’arrivée soudaine d’un groupe de Bernaches me fit revoir à la baisse mon envie de quitter l’affût.


Encore quelques minutes, me dis-je. Et je vis un cinquième sillon en V se dessiner dans une teinte orangée. La nuit allait peu à peu prendre possession de ce royaume plein de vie.


Couple de Harle couronné

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© 2025 Olivier Gicquel Photographe.

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© 2025 Olivier Gicquel Photographe.

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